Présentation - +

Variations sur La Vie de Galilée de Brecht, Tournant autour de Galilée voudrait saisir quelque chose du désir qui meut véritablement le savant, ce qu’il serait juste d’appeler science-passion, comme on parle d’amour-passion. D'où vient ce désir de lire la Nature comme un livre et écrit en langage mathématique, au lieu de se contenter de la contempler comme un paysage ?

On ne saurait réduire l’affaire Galilée à l’affrontement de la vérité et de l'obscurantisme, au duel de l’homme de vérité et de l’homme du dogme. Nous faisons donc entrer en scène un troisième homme qui vient troubler le jeu ; anti-Galilée, mais anti-théologien aussi, porteur d’une sagesse méfiante à l’égard de ce que Montaigne (le revoilà !) appelait la suffisance de notre raison. Cette figure épicurienne prendra corps dans ce spectacle, le corps d’O. Perrier, accompagné de Bibi la truie, Épicure oblige.

Et si Galilée n’est pas présent sur notre scène, il est représenté par sa fille Virginia, la vraie, soeur Marie-Céleste (J. Balibar), « clôturée » à 13 ans chez les clarisses, et qui y connaît la vie rude du couvent. Portrait du savant par sa fille, même. Et pour tâcher de donner à voir cette clôture des filles, nous osons une petite opération métaphorique, en invitant des danseuses (la métaphore gît dans la discipline de l’âme et du corps) à aller chercher la clarisse en elles.

Tournant autour de Galilée is a series of variations on Brecht’s Life of Galileo. It tries to capture the desire which drives the scientist: something we could refer to as passionate science, just as we speak of passionate love. Why should one wish to read Nature like a book, written in the language of mathematics, instead of simply contemplating it like a landscape?

Galileo’s trial cannot be reduced to a struggle between truth and obscurantism, a duel between the man of truth and the man of dogma. Enter a third man, who will spice up the game: an anti-Galileo, but also an anti-theologian, whose wisdom distrusts what Montaigne (again!) used to call our reason’s self-importance. This Epicurean figure is brought to life by O. Perrier, accompanied, in proper Epicurean fashion, by a sow, Bibi.

Though Galileo is absent from our stage, he is represented by his real daughter Virginia, Sister Maria-Celeste (J. Balibar), who was confined to a convent and to the hard life of the Poor Clares at the age of 13. A portrait of a father by his daughter. And in order to visualise – metaphorically at least – this cloistered life, we have invited dancers to explore their inner Clares: so that we may glimpse the discipline of the soul through that of the body.

Générique / credits - +

Spectacle de Jean-François Peyret

Collaboration artistique : Françoise Balibar et Alain Prochiantz

Mise en scène : Jean-François Peyret

Avec : Jeanne Balibar,
Corinne Garcia / Jung-ae Kim,
Frédéric Kunze,
Ayelen Parolin
Olivier Perrier,
Rita Quaglia
et Bibi la truie

Scénographie : Nicky Rieti

Lumières : Bruno Goubert

Costumes : Chantal de la Coste-Messelière

Musique : Alexandros Markeas

Dispositif électro-acoustique : Thierry Coduys avec Jérôme Tuncer et Romain Vuillet

Vidéo : Pierre Nouvel

Assistante à la mise en scène et dramaturge : Julie Valero

Maquillage : Emilie Vuez

Production : Claire Béjanin

Administration : Aurelien Delamour

Réalisation: Pierre Nouvel

Sous-titrage : Liliane Campos

Production tf2-Cie Jean-François Peyret, Théâtre national de Strasbourg, Odéon-Théâtre de l’Europe, avec le concours du ministère de la Culture et de la Communication, le soutien de la DRAC Île-de-France, l’aide à la création du Centre national du Théâtre et de la SACD dans le cadre de son Fonds Musique de Scène et l’aide du Centre chorégraphique national de Montpellier–Languedoc-Roussillon

Du 28 février au 16 mars 2008 au Théâtre National de Strasbourg

Du 27 mars au 18 avril 2008 à l'Odéon - Théâtre de l'Europe.

Note d’intention de Jean-François Peyret - +

Certains, et même des amis, remarquant que mon théâtre flirte depuis quelques années avec la science, me demandent parfois pourquoi, au lieu de tourner autour du pot, je ne monte pas la pièce qui par excellence traite du sujet, La Vie de Galilée de Brecht, chefd’oeuvre incontournable et qui brille dans le firmament du répertoire théâtral (image), un peu solitairement, tant il est vrai que le théâtre européen a comme évité, ignoré la science (et ses conséquences, la technoscience) à laquelle n’échappent ni nos vies privées ni notre vie publique. Brecht appelait ça l’âge ou l’ère scientifique.

 

Alors, pourquoi je ne monte pas…, etc ? D’abord, je ne monte jamais de pièces (j’ai même oublié pourquoi) ; ensuite j’en serais probablement incapable ; enfin un reste d’esprit brechtien entretient chez moi une vague méfiance quant à l’usage des classiques. Du coup, je me demande ce que Brecht lui-même pourrait faire aujourd’hui de sa pièce qui a sombré dans le classicisme : plus de soixante ans après Hiroshima (la catastrophe de la science), une dizaine d’années après Dolly, et en pleine révolution biologique, il ne la laisserait probablement pas intacte. Puisque pour lui penser est un des plaisirs de l’humanité, Brecht se ferait un malin plaisir d’essayer avec sa pièce de penser quelque chose à nouveaux frais. Pour le dire avec ses mots, il la prendrait comme « valeur de matériau », comme il fit avec pas mal de pièces du répertoire classique.

 

Nous ne monterons pas La Vie de Galilée et nous ne saurons jamais ce que Brecht en aurait fait. A la place nous tenterons plutôt ce que Heiner Müller appellerait un commentaire, voire une anatomie de la pièce nous autorisant ainsi quelques variations sur des thèmes de La Vie de Galilée. Matériau, oui, et matière à réflexion, terrain de jeu aussi.

 

Sur quoi jouer ou avec quoi. Une entrée de jeu : le jeu curieux que Brecht joue avec le mythe de Galilée. Car il s’agit bien d’un mythe, tout le monde connaît un peu l’histoire, tout le monde sait que Galilée s’est rétracté, nul n’ignore les démêlés du savant avec l’Église, chacun en connaît les enjeux : la raison contre la foi, le savoir contre le pouvoir, les Lumières contre les Ténèbres… Bref, se joue là quelque chose comme la scène primitive de la science moderne. Eh bien, Brecht ne cherche pas à réécrire le mythe, mais à le déjouer pour en donner une nouvelle version, à le détruire pour tenir un autre discours : Galilée ne serait plus une victime mais un coupable, non plus le héros rusé qui recule pour mieux faire avancer la science, même si c’est sous le manteau… Nouveau logos contre vieux muthos, dirait le Pédant : penser quelque chose à propos de l’affaire Galilée dont nous ne pouvons pas faire comme si nous ne l’avions pas entendu : l’auteur du Dialogue sur les deux systèmes du monde est coupable d’avoir coupé définitivement la science du peuple pour la livrer aux puissants et aux intérêts qu’ils défendent. La rétractation n’est ni une tragédie ni une ruse de la raison dans l’histoire, c’est une erreur politique, une faute sociale. La thèse, puisque en somme thèse il y a, est souvent oubliée au théâtre, elle est mise sur le compte du personnage, si j’ose dire, c’est un trait psychologique du vieillard désabusé qui en remet une louche : après l’abjuration, l’auto-accusation masochiste, peu prise au sérieux par le jeune Andrea, la science montante, la science moderne. Occultée par le théâtre, elle est aussi raillée, comme trop massive, trop caricaturale, trop sommairement marxiste, osons le mot, par les spécialistes. Elle a pourtant le mérite de tâcher de donner représentation à ce qui est pour nous désormais une évidence : la science n’est pas seulement radieuse, elle est aussi dangereuse ; elle n’est pas seulement synonyme d’émancipation, de libération, de progrès. On sait qu’elle ne se contente pas de « soulager les peines de l’humanité » mais qu’à chaque cri de joie du savant devant sa découverte peut « répondre un cri d’horreur universel », comme le dit le Galilée de Brecht.

 

Il faudra donc aller voir derrière ce mythe, de quelque manière qu’on le raconte, voir ce qui le motive, voir ce qui est peut-être le motif principal de la pièce, ce qui véritablement met en mouvement Galilée, et qu’il faudrait appeler la science-passion, comme on parle de l’amour-passion ; c’est ce qu’il y a de plus beau et de plus fort dans la pièce, ce qui donne le plus envie de jouer avec. Increvable et énigmatique passion, car, après tout, comment nous est né ce désir de lire le grand livre de la Nature, écrit en langage mathématique, comme on sait, au lieu de se contenter de contempler le paysage ? Et ce désir de connaître est-il aussi pur et désintéressé que les fondamentalistes de la science (on parle bien de recherche fondamentale, non ?) veulent nous le faire croire ? De même que l’amour-passion n’est pas seulement le désir de l’autre mais celui de sa possession voire de sa destruction, on sait que le désir de connaître cache mal le désir de devenir comme « maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes), possesseurs, voire destructeurs. Le pur désir est désir de mort, disait l’Autre. Un jeu : qu’est-ce que la recherche de la vérité ? Et qui se cache sous le masque de l’homme de vérité ?

 

Questions que l’on pourra retourner aux deux représentants de cette science-passion, embarqués dans l’affaire : Françoise Balibar, physicienne et spécialiste de Galilée et Alain Prochiantz, neurobiologiste et professeur au Collège de France, qui ont tous deux accepté de se prêter à notre jeu.

 

On ne saurait donc réduire l’affaire Galilée à l’affrontement du bien et du mal, au duel de l’homme de vérité et de l’homme du dogme, du savant et du politique. C’est pourquoi nous imaginons de faire entrer en scène un troisième homme, qui n’est pas prévu dans la distribution, dont nous ne pensons pas qu’il incarne la position juste, mais qui vient troubler le jeu. C’est en somme à la fois l’anti-Galilée et l’anti-théologien, un pur produit aussi de notre tradition occidentale qui a su allumer contre cette science-passion et contre le fanatisme religieux les contre-feux d’une sagesse méfiante à l’égard de ce que Montaigne (le revoilà !) appelait la suffisance de notre raison. Cette figure, nommons-la épicurienne, prendra corps dans ce spectacle, le corps d’Olivier Perrier, accompagné de Bibi la truie, Épicure oblige. Un dernier détour par la scène pour ce comédien à la retraite, comme il le dit lui-même, désormais distillateur de whisky dans l’Allier (Hedgehog, straight whisky bourbonnais).

 

Ainsi dans l’état actuel de la réflexion, le « personnage » de Galilée sera l’absent de notre scène (en fait celle de Nicky Rieti), il sera partout et nulle part. S’il n’est pas présent, il sera représenté par sa fille Virginia, pas celle de Brecht, la vraie Virginia, soeur Marie-Céleste, dont la destinée ne laisse de m’émouvoir. Le théâtre est un lieu pour d’étranges rencontres. « Clôturée » à 13 ans chez les clarisses, elle y connaît la vie rude du couvent, la faim, le froid, l’ennui ; son plus grand rêve, c’est d’avoir une chambre à elle pour connaître un peu de paix, peut-être pour pouvoir écrire à loisir ces fameuses lettres à son père à qui elle voue un amour qui ne peut que bouleverser tout un chacun ou tout homme qui sait ce qu’avoir une fille veut dire. Portrait du savant par sa fille, même. On nous permettra de faire encore entendre sa voix, grâce à Jeanne Balibar qui, après tout, est elle aussi une des filles de Galilée, comme l’atteste l’implication de sa maman dans l’aventure. Et pour tâcher de « donner à voir » cette « clôture des filles », nous oserons une petite opération métaphorique, en invitant des danseuses (la métaphore gît dans la discipline de l’âme et du corps) à aller chercher la clarisse en elles : nous prolongerons ainsi l’invitation de Mathilde Monnier à participer au programme des hors-séries (La Clôture des filles, création au Centre Chorégraphique de Montpellier, le 18 décembre 2007). Reste que cette métaphore ne préjuge pas que les danseuses soient les nonnes d’aujourd’hui… Juste une image ; souhaitons qu’elle soit juste.

 

Jean-François Peyret, 06 juin 2007

Partition de Tournant autour de Galilée - +

De la clôture des filles - +

Sur l'invitation de Mathilde Monnier, Jean-François Peyret a créé, en amont du spectacle théâtral, une pièce chorégraphiée, qui fut présentée le 18 décembre 2007 au Centre Chorégraphique national de Montpellier.

 

Présentation :

« Dans la Vie de Galilée, Brecht réserve un traitement peu avantageux à la fille de ce grand savant, faisant d’elle une petite oie, idiote, bigote et mondaine. Enfermée à 13 ans par son père dans un couvent de clarisses à Florence, Virginia devint sœur Marie-Céleste, elle est tout sauf idiote comme l’attestent les « lettres au père » qu’elle ne cessa d’écrire jusqu’à sa mort prématurée. Ses mots, c’est tout ce qui nous reste d’elle. Qu’une comédienne s’en empare donc, sans déguisement, sans faire semblant de la réincarner (quelle horreur !), qu’elle les fasse, ces mots, repasser par son corps et nous les redonne à entendre. Et puisque la scène se passe dans un couvent, il était simple (trop simple ?) d’imaginer que des danseuses-chorégraphes pourraient aider à nous rapprocher de Marie-Céleste et de ses compagnes : ne sont-elles pas, elles aussi, confrontées, mutatis mutandis, à une règle de silence ? ne se soumettent-elles pas à une stricte discipline du corps qui doit bien être aussi une discipline de l’âme ? Et si comédienne et danseuses ne sont pas là pour faire revivre Marie Céleste et ses compagnes, mais pour se livrer à une autre expérience reposant sur l’idée que dans toute femme d’aujourd’hui, il y a, d’un point de vue historique, j’allais dire évolutif, ou épigénétique, enfouie en elle la fille de Galilée ou une clarisse. Pour le dire brutalement, toute femme a été la fille de Galilée, toute femme a été nonne à Florence. Les artistes sont ici invitées à ce curieux exorcisme : aller rechercher en elles-mêmes pour les évoquer les spectres de ces femmes perdues à jamais. Plus brutalement encore, tout théâtre est théâtre des morts, toute danse est une danse de mort. Un sujet de dissertation ; l’objet, espérons-le, d’un spectacle. »
Jean-François Peyret.
Mise en scène : Jean-François Peyret
Musique : Alexandros Markeas
Avec : Jeanne Balibar, Ayelen Parolin, Rita Quaglia, Corinne Garcia

 

Coproduction CCN et Compagnie tf2-jean-françois peyret.
La compagnie tf2 est subventionnée par la DRAC-Ile de France.

 

Créé le mardi 18 décembre 2007 à 20h30 - Studio Bagouet / CCN de Montpellier