Présentation - +

1845 : H.-D. Thoreau séjourne deux ans et deux mois, seul dans une cabane construite de ses propres mains, au bord de l’étang de Walden, Massachusetts. Redevenu « hôte de la vie civilisée », il passe sept ans à écrire le livre nourri par cette expérience, Walden.
Re : Walden propose un spectacle qui est comme une mémoire de ces mois que des comédiens, un musicien, un vidéaste, un magicien du numérique et un metteur en scène (le raton laveur de l’affaire) ont passé dans ce livre. Et ils évoquent Thoreau comme un spectre qui hanterait notre monde technologique. Un spectre plutôt qu’un maître. Et l’exercice de la mémoire, ce qu’elle sélectionne ou écarte, permet sans doute que Thoreau nous regarde encore mais aussi que nous nous regardions nous-mêmes à la bonne distance. Brecht expliquait à peu près que la distanciation, c’était de voir le spectre (ce n’est pas le mot qu’il emploie) de la Ford T dans toute voiture moderne. Tentons un exercice de distanciation, d’« étrangement» donc, et voyons dans les tours de nos cités modernes le fantôme de la cabane de Thoreau.

1845. H.-D. Thoreau lives alone, for two years and two months, in the cabin he has built himself on the shore of Walden Pond, Massachusetts. Once he has become ‘a sojourner in civilized life again,’ he spends seven years writing the book inspired by this experience: Walden.
Re: Walden can be seen as a memory: the memory of months spent in this book by several actors, a musician, a video artist, a digital magician and a director (who plays the raccoon in this story). For them, Thoreau is the ghost haunting our technological world. A ghost rather than a master. The exercise of memory, the selection it implies, enables Thoreau to engage us still and provides us with the right distance from which to examine ourselves. Brecht explains, more or less, that the distancing effect is to see the ghost (although he uses another word) of a T-Model Ford in any modern car. So let us attempt an exercise in distance and ‘estrangement’: let us see, in the towers of our modern cities, the ghost of Thoreau’s cabin.

Générique / credits - +

Mise en scène : Jean-François Peyret
Dramaturgie : Julie Valero
Assistante à la mise en scène : Solwen Duée
Musique : Alexandros Markeas
Scénographie sonore : Thierry Coduys
Assistant à la scénographie sonore : Johan Lescure
Création Vidéo : Pierre Nouvel
Monde Virtuel : Agnès de Cayeux, Marie Fricout, Emmanuel Charton
Monde virtuel et traducteur automatique : Estelle Senay
Administratrice : Flora Vandenesch
Avec :
Jos Houben
Clara Chabalier
Victor Lenoble
Lyn Thibault
Alexandros Markeas (piano)

 

Production Cie tf2 – Jean-François Peyret -
Coproduction La Colline-théâtre national (Paris),
Avec le soutien du Festival d’Avignon,
De la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon,
De l’Experimental Media and Performing Arts Center (Troy, États-Unis),
Du Centre national du Théâtre,
Du Fresnoy Studio national des Arts contemporains (Tourcoing),
Du Centre des Écritures contemporaines et numériques (Mons),
Du Dicréam, De la Mairie de Paris,
De l’Institut Numédiart de l’Umons (Mons), d’Acapela (Belgique),
Du Laboratoire d’Informatique pour la Mécanique et les Sciences de l’Ingénieur au CNRS, De l’Arcadi, de la Spedidam, de la SACD.

 

Note d'intention de Jean-François Peyret - +

Lancé en 2009, après une proposition de l’EMPAC (Experimental Media and Performing Arts Center), à Troy (NY,USA), le projet Re : Walden a connu jusqu’à ce jour plusieurs états, de l’installation au Fresnoy – Studio National des Arts contemporains (juin 2010), de la performance musicale présentée en mars 2012 à l'Empac (Troy, NY, USA) avec la mezzo-soprano Sophie Leleu à la forme théâtre, au Théâtre Paris-Villette (juin 2010 et juin 2011) et qui sera l'objet d'une nouvelle version en mars-avril 2013.

Le travail au Théâtre Paris-Villette, du 30 mai au 18 juin 2011, a été l’occasion de reprendre et développer les principaux axes dramaturgiques et techniques du projet Re : Walden. Ces avancées ont pu être présentées au public au cours de quatre représentations, du 15 au 18 juin, dans le cadre du Festival Open, festival des scènes virtuelles.
Le projet Re : Walden a pour objectif de déployer sur le plateau une lecture du livre Walden ou la vie dans les bois d’Henry-David Thoreau. Le prétexte dramaturgique se fonde sur la nature même de l’expérience rapportée dans le livre : celle de l’auteur qui se retira deux années dans les bois près de Concord, sa ville natale, pour penser et écrire. La cabane qu’il construisit de ses mains apparaissait dès lors tant comme un abri, un refuge qu’une machine à écrire, penser, rêver. L’espace du plateau voudrait reproduire quelque chose de cette expérience : jeter le livre dans un environnement augmenté technologiquement et laisser le soin aux acteurs de s’emparer de ce texte, dense et épais en quelque sorte, pour le transmettre au public. Le travail se fonde également sur la question du trouble que ce texte jette dans cet univers scénique et que les acteurs éprouvent à son écoute.

 

Où la cigogne va chercher les enfants

Pourquoi ce fragment de Minima Moralia d’Adorno me revient-il à l’esprit au moment d’expliquer comment naît un spectacle ? Quelle cigogne a bien pu aller chercher Thoreau dans sa forêt pour le déposer sur le plateau de mon théâtre ? Walden avait été l’un des livres de prédilection de ma jeunesse, mais elle est bien loin, et, ces derniers temps, je séjournais du côté de Florence chez Galilée plutôt que dans les forêts du Massachusetts. J’étais tout à mon « démontage » de La vie de Galilée, et j’opérais ma petite révolution en attaquant la pièce par Virginia. Changement de perspective : la fille, point de vue pour observer le père. Après Virginia, particulièrement maltraitée (changée en bigote stupide) par le père de Barbara Brecht, j’avais décidé de m’occuper du petit moine dont on se souvient qu’il annonce à Galilée, son maître, qu’il renonce à la science : il ne veut pas désespérer la Campanie, nommément ses parents, paysans pauvres ou pauvres paysans, qu’il ne faut pas priver de croyance puisqu’ils sont privés de tout. J'avais déjà le titre : L’art de ne croire en rien : peut-on vraiment ne croire en rien ? Brecht lui-même ne déclarait-il pas, par Galilée interposé, qu’il croyait en la raison ? Enfin, troisième volet de cette trilogie : écho ironique à la fameuse scène de la vestition chez Brecht, le costard à tailler à un pape, l’actuel, qui aura du mal à se faire à toutes ces formes de procréation pas très naturelles que la science nous réserve aujourd’hui, nouvelles « affaires Galilée» en perspective ? En prime, les conséquences incalculables et tragiques sur la filiation, sujet qui obsède le théâtre depuis les Grecs. J'ai déjà le titre : Naître ou ne pas naître (spectacle que Stéphane Braunschweig présentera prochainement au Théâtre national de la Colline).

Mais revenons à nos cigognes. C’étaient plutôt des oies sauvages, comme celles qui cacardaient au-dessus de l’étang de Walden, « l’esprit du brouillard » selon Thoreau, des animaux qui n’aiment pas les machines : ce jour-là de janvier 2009, elles s’étaient jetées dans les réacteurs d’un Airbus qui réussit pourtant à se poser sur l’Hudson, on s’en souvient. Et dans une autre machine, un chemin de fer, je me rendais à Troy sur l’invitation de l’Empac, que l’intérêt de notre théâtre pour la science et la technologie avait incité à proposer une collaboration. J’hésitais encore sur ce que je voulais faire (je lisais un journal qui traitait des dossiers scientifiques qui attendaient Obama – c’était le temps de son « inauguration » –; j’allais bien trouver là-dedans un beau sujet...). Pourtant face à mes interlocuteurs, je m’entendis prononcer, comme ventriloqué, le nom de Thoreau. Je m’entendais dire que je voulais travailler sur Thoreau et sa cabane. Impossible de se démentir, ce qui ne m’empêchait pas de me demander in petto de quoi Thoreau était le nom, pour reprendre une formulation en vogue, ni d’argumenter : moi, qui m’intéresse à toutes les formes de réalité augmentée, qui me suis fait une spécialité d’augmenter mes comédiens, Thoreau, qui s’est délibérément « diminué » doit être un bon observatoire, etc.

L’excursion en forêt avec Thoreau n’était donc pas au programme ; les aléas des programmations expliquent sans doute ce retour par Walden, et ce retour, mais qui n'est assurément pas un recours aux forêts, la verdure n'étant pas mon fort. C'est que le Thoreau des années 60 n'était pas le prophète écologiste caricatural, l'apôtre malgré lui de la décroissance qu'on a fabriqué ces temps-ci, aïeul d’Al Gore, Yann Arthus-Bertrand et autres Nicolas Hulot, en vacances ou en classe verte. Le Thoreau de cette époque était plus politique ; le contestataire par excellence, l’inventeur de la désobéissance civile, l’abolitionniste entêté, le critique de la vie quotidienne, de la vie mutilée, le contempteur du travail aliénant (son précepte : gagner moins pour vivre mieux), le zélateur d’une vie sabbatique qui, depuis sa cabane dans les bois, vitupérait l’époque et l’esprit commercial du libéralisme naissant (la main invisible prise dans le sac), dénonçait l’aliénation, et prônait une vie libre, déprise du mensonge sur soi et de la bêtise sociale. La nature, la forêt, la cabane, on s’en moquait un peu ; en fait, cette forêt n’était (à tort peut-être) qu’un point de vue critique sur la société, un lieu imaginaire d’où parler, presque une atopie. Il était surtout un écrivain, une voix singulière, fortement individuée, offrant une œuvre complexe, contradictoire, irréductible à une prédication, fût-elle celle bien commode de la décroissance au service de la bonne pensée de la sauvegarde de la nature. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas chez Thoreau un incurable curé toujours prêt à faire la leçon.

Je me dis alors qu’on peut l’évoquer comme un spectre qui hanterait notre monde technologique. Un spectre plutôt qu’un maître. Trouver la bonne distance pour lui conserver son originalité, c’est-à-dire son étrangeté. Il faut faire en sorte qu’il nous regarde (Thoreau nous regarde encore) mais à la bonne distance, j’allais dire : sans familiarité. Brecht expliquait à peu près que la distanciation, c’était de voir le spectre (ce n’est pas le mot qu’il emploie) de la Ford T dans toute voiture moderne. Tentons un exercice de distanciation, d’« étrangement » donc, et voyons dans les tours de nos cités modernes le fantôme de la cabane de Thoreau, n’est-ce pas Jean ?

 

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