Présentation - +

Que le théâtre soit tenté de s’emparer de la vie de Sophie Kovalevsky, rien d’étonnant. De son combat pour faire valoir ses droits au savoir à la victoire de son féminisme consacrée par une chaire de professeur(e) en Suède, en passant par la Commune de Paris, elle n’a pas ménagé sa passion et voulut s’inscrire dans le siècle politiquement en luttant pour l’émancipation des femmes, mais littérairement aussi en se choisissant écrivain.
Mais le théâtre ici n’est pas au service de l’illusion biographique. C’est le cerveau de Sophie qui nous intéresse, par son caractère amphibie, le côté scientifique et le côté littéraire, et il nous intéresse d’autant plus que notre théâtre, littéraire par vocation, cherche, depuis quelques années à être en résonance avec la science et la technique dont il est le contemporain. Nous ne posons pas que la vie de cette femme, ni que son œuvre mathématique nous soient intelligibles et que nous pourrions les rapprocher de nous ; non, nous cherchons plutôt à nous approcher d’elle. Travail d’approche par les moyens propres du théâtre prolongés par l’apport d’autres pratiques artistiques, ce spectacle est aussi l’occasion d’un commerce entre gens de théâtre et scientifiques dont le résultat n'est pas une conversation académique mais quelque chose de fabriqué en commun : un spectacle.

Sofia Kovalevskaya’s life is particularly tempting for the theatre. She engaged passionately with her times, from her defence of women’s right to knowledge – a life-long battle which was finally rewarded by a professorship in Sweden – to her involvement in the Paris Commune and her decision to be a writer.
But this show does not seek to serve biographical illusion. It is Sofia’s brain that we are interested in: its amphibian nature, both scientific and literary, which appeals to us particularly because our theatre, despite its literary calling, has tried in recent years to resonate with the sciences and technology of its time. We do not posit that this woman’s life and mathematical work are intelligible to us, and do not try to bring them closer to us; instead we try to get closer to her. As close as we can get by using the theatre’s own means, and extending them through other artistic practices. This process is also the occasion for an exchange between theatre practitioners and scientists, and the result, rather than an academic conversation, is an object they have made together: a show.

Générique / credits - +

Spectacle de Jean-François Peyret et Luc Steels
Mise en scène : Jean-François Peyret
Scénographie : Nicky Rieti
Musique : Alexandros Markeas
Lumière : Bruno Goubert
Costumes : Cissou Winling
Vidéo : Pierre Nouvel et Valère Terrier
Dramaturgie : Marion Stoufflet
Web : Agnès de Cayeux
Assistant musical : Olivier Pasquet

Avec :
Olga Kokorina
Elina Löwensohn
Etienne Oumedjkane / Graham Valentine
Nathalie Richard
Alexandros Markeas (piano)

Productrice : Claire Béjanin
Production Compagnie tf2 - jean-françois peyret
En coproduction avec le Centre National des Ecritures du Spectacles - La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, le Festival d’Avignon et le Théâtre National de Chaillot ;
Avec le soutien de la Direction Générale de la Recherche de la Commission Européenne, de la Région Ile de France, d’Ars Numerica et de la Muse en Circuit
En partenariat avec l’ADAMI ;
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Avec l’aide de l’ENST et de l’Université de VUB Al Lab

 

Du 9 au 24 juillet 2005 au Festival d'Avignon
Du 26 avril au 27 mai 2006 au Théâtre de Chaillot

 

Un livre est édité aux éditions Calvage et Mounet, Souvenirs sur Sofia Kovalevskaya de Michèle Audin.

Note d’intention de Jean-François Peyret - +

Il serait tentant de dire que c’est du président de Harvard, Larry Summers, et de sa gaffe récente sur l’incapacité du cerveau féminin à faire des mathématiques, que nous est venue l’idée de consacrer un spectacle à la mathématicienne russe Sophia Kovalevskaïa. L’occasion est presque trop belle de tendre ainsi l’arc entre la Russie arriérée de la deuxième moitié du XIXè siècle, entre le combat que Sophie K dut mener pour se faire reconnaître comme mathématicienne et une des plus performantes fabriques de cerveaux de l’Amérique d’aujourd’hui, fille aînée de la Science, pour constater que le fil de l’increvable sexisme est ininterrompu. Entre les propos, tenus aujourd’hui à Harvard et ceux, par exemple, de Strindberg révolté à l’idée qu’on nomme Sophie (une femme !) à un poste de professeur à l’Université, le chemin parcouru ne semble pas bien grand. Le machisme ordinaire ne serait pas seulement le fait de l’ignorant et du fruste, mais il sommeille aussi dans les esprits éclairés, à croire qu’il serait inné…
Ce serait tentant, mais malhonnête puisque notre rencontre avec SK s’est faite autrement, et beaucoup plus par hasard. Nous étions en effet l’an dernier en train de faire un spectacle sur Darwin lorsque Une Nihiliste, le roman de notre mathématicienne parut en français ; sur la quatrième de couverture, n’était-il pas indiqué qu’elle avait épousé le traducteur russe de Darwin, qu’elle avait rencontré l’auteur de L’Origine des espèces ? Cela suffisait pour piquer notre curiosité et donner l’envie de faire entrer la mathématicienne-écrivain dans notre petit théâtre.
Que le théâtre, ou le roman ou le cinéma soient tentés de s’emparer de la vie et l’œuvre de cette femme, rien d’étonnant. On dirait qu’elle épouse son époque. De son enfance d’aristocrate russe ébranlée par le nihilisme, de sa fascination pour les idées nouvelles, de son combat pour faire valoir ses droits au savoir à la victoire de son féminisme consacrée par sa chaire en Suède et la reconnaissance de son génie mathématique, en passant par la Commune de Paris, par les relations qu’elle entretint avec les plus grands esprits de son temps, elle n’a pas ménagé sa passion et on regrettera seulement qu’elle soit morte si jeune, et n’ait pas connu la suite de cette Histoire si pleine de bruits et de fureurs. Après tout, en 1917, elle n’aurait eu que 67 ans. Ainsi ses talents mathématiques ne l’ont pas enfermée dans une tour d’ivoire ; elle était dans le siècle, et voulut s’y inscrire politiquement en luttant pour l’émancipation des femmes, mais littérairement aussi en se choisissant écrivain. Bref, pour revenir aux préoccupations de Larry Summers, le cerveau de Sophie Kovalevskaïa nous intéresse.
Il nous intéresse par son caractère amphibie, le côté scientifique et le côté littéraire, et il nous intéresse d’autant plus que notre théâtre, littéraire par vocation, cherche, depuis quelques années et quelques spectacles à être en résonance avec la science et la technique dont il est le contemporain, à s’en faire l’écho poétique, si ce n’est pas prétentieux de le dire. Qu’on me permette d’ajouter que cette démarche est, contrairement à une tradition anglo-saxonne plus riche en ce domaine, assez rare en Europe continentale. Cela signifie aussi que notre intérêt n’est pas seulement historique masi qu’il nous importait aussi d’examiner l’héritage de Sophie et de savoir ce que les scientifiques d’aujourd’hui pouvaient en faire.
Tout ce qui précède explique pourquoi nous avons fait le choix de Sophie. Il faut maintenant dire un mot du comment. Notre démarche n’est délibérément pas imitative, notre esthétique n’est pas une esthétique de la représentation ; nous ne chercherons pas à construire une fable représentative où le personnage de Sophie K. s’incarnerait dans une comédienne bien choisie. Le théâtre ici n’est pas au service de l’illusion biographique : nous avons des doutes, plus que des doutes, sur la validité (artistique ou non) de tout projet biographique, projet d’une intenable maîtrise de la part du biographe qui veut qu’une vie obéisse à un plan, qu’une vie soit de part en part intelligible. Nous ne voulons pas réintroduire sournoisement un déterminisme à qui la science à cette époque est en traind e tordre le cou. Nous ne posons pas que la vie de cette femme disparue il y a 125 ans, ni que son œuvre mathématique par nature hors des prises d’un théâtre peu au fait des équations aux dérivées partielles ou des intégrales abéliennes dégénérées nous soient intelligibles et que nous pourrions rapprocher Sophie K de nous ; non, nous chercherons plutôt à nous approcher d’elle. Ce travail théâtral est un travail d’approche par les moyens propres du théâtre (trois comédiennes et un comédien en quête de Sophie K) prolongés par l’apport d’autres pratiques artistiques, comme ceux de la vidéo, de la musique électro-acoustique ou internet. Surtout ce spectacle sera l’occasion d’un commerce entre artistes et scientifiques dont le résultat ne sera pas une conversation académique ou mondaine mais quelque chose de fabriqué en commun : un spectacle.

Partition du Cas de Sophie K. - +

Affiche Le Cas de Sophie K.Le Cas de Sophie K.