Présentation - +

Depuis Un Faust- Histoire naturelle (méditation faustienne et poétique sur le Vivant, créée au TNB en février98) Jean-François Peyret suit la piste ouverte par le mathématicien anglais Alan Turing (1912-1954),l’inventeur des machines qui portent son nom et qui sont les ancêtres de nos ordinateurs.
Alan Turing apparaît comme un nouveau mythe de notre siècle : celui d’une intelligence qui rêve de construire une intelligence supérieure à elle parce que débarassée du corps.
Avec de jeunes comédiens, Jean-François Peyret et son équipe imaginent alors un exercice, une recherche, Turing-Machine, présenté à la MC93 de Bobigny en avril 99 et relancent leur enquête sur l'intelligence (l’esprit).

Si penser n’est plus le propre de l’homme, penser n’a jamais été celui de tous les hommes. D’où l’idée de brancher la machine (théâtrale) Turing sur l’œuvre de la philosophe Hannah Arendt, qui a su, et avec quelle force, penser le siècle, penser la pensée (l’esprit) et surtout son absence. Selon Arendt, le criminel nazi Eichmann n’est ni monstrueux ni démoniaque mais l’incarnation de “ l’absence de pensée ” et ainsi le rouage parfait de la machine totalitaire qui fabrique Auschwitz.

Turing/Arendt, une nouvelle confrontation, experimentation théâtrale pour Jean-François Peyret , qui persiste à nous croire intelligents…

Générique / credits - +

Conçu et réalisé par Jean-François Peyret

avec : Jeanne Balibar,

Yannis Baraban,

Jacques Bonnaffé,

Marie Dablanc,

Victor Gauthier-Martin,

Laurence Masliah,

Jacques Mazeran

Dramaturgie et assistant à la mise en scène : Nicolas Bigards

collaboration artistique : Jean Lassègue

scénographie : Nicky Rieti, assisté de Chantal de la Coste-Messelière

images et son : Benoît Bradel, avec Thomas Fernier et Jacques-Olivier Monnerville

costumes : Maïka Guezel

lumière : Bruno Goubert, assisté de Pierre Setbon

collaboration web : Agnès de Cayeux

coproduction : tf2 Compagnie Jean-François Peyret, MC93 Bobigny, Théâtre National de Bretagne – Rennes, Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées, avec la participation artistique du Jeune Théâtre National

Du 29 février au 11 mars 2000, Théâtre National de Bretagne, Rennes

Du 15 mars au 1er avril 2000, MC93 Bobigny

Du 5 avril au 14 avril, Théâtre National de Toulouse

Note d’intention de Jean-François Peyret - +

Le XXe siècle aura été le siècle des machines; machines de toutes sortes, – à écrire, à laver, à coudre, à voir, à tuer, à torturer, à administrer, à surveiller, à punir, à calculer, à penser, pardi, machines volantes, machines désirantes, machines agricoles, sans oublier les machines célibataires, les plus sympathiques peut-être, parce que les plus inoffensives au milieu de ces machines toutes un peu infernales. La collection est impressionnante et incomplète. L’homme du XIXe a commencé la Grande Mécanisation mais en tentant de domestiquer les machines, de dompter “la bête humaine”. Les choses se sont inversées depuis, au point qu'on peut se demander aujourd'hui, tant nous sommes ou avons été mécanisés, si l'homme ne finira pas par être la plus noble conquête de la machine.

Devant ses machines, Turing décida qu'il n'y a pas de différence entre un homme qui pense et une machine qui pense. Si de fait l'homme perd le monopole de l'esprit (de la pensée), c'est quand même une grande et pas forcément bonne nouvelle. D'un autre côté, mais corollairement, une femme, Hannah Arendt, face à la machine totalitaire, tâche de penser l'impensable : comment des hommes (en l'occurrence Eichmann) en arrivent à ne plus penser ?

Si le théâtre cherche à télescoper ces deux expériences, c'est pour risquer l'hypothèse que l'esprit humain aurait consciencieusement travaillé à sa perte, aurait machiné sa perte, en s'ingéniant à s'exclure de ses œuvres.

Un spectacle dont la seule ambition serait d'être un (modeste) bréviaire de l'inhumanité de ce siècle.

Invités - +

Alain Prochiantz - 08 01 00
Turing est un grand génie, un grand mathématicien, il a inventé la machine à calcul de type booléenne, qui est à l’origine des ordinateurs, c’est une invention assez utile, Turing est probablement un des plus grands mathématicien du début du siècle.
Au départ, il ne s’intéressait pas au cerveau, pas à la biologie.
C’est ensuite, quand ils ont inventé ces machines à calcul, ces ordinateurs, qu’ils en ont fait un modèle du système nerveux.
Les machines booléennes ont beaucoup influencé la biologie, elles sont devenues pas seulement des modèles mais des représentations du cerveau.
L’intelligence naturelle est très marquée parce que l’on sait de l’intelligence artificielle.
C’est à la fois génial et cela ne peut pas ne pas avoir d’effet sur l’idée de ce que l’on se fait de ce qu’est un cerveau.
Cela a eu des conséquences assez tardives, parce que la métaphore de l’ordinateur est telle que tout ce qui était plasticité morphologique dans le système nerveux adulte a été occulté.
On vient de découvrir qu’il y a des cellules qui se reproduisent dans le cortex. On fait des nouveaux neurones tous les jours. Turing ne savait pas que son cerveau se reproduisait.
Il y a des neurones qui meurent, des nouvelles connexions qui se forment.
C’est un organe éminemment plastique.
Turing a répondu à ses questions, ses théorèmes de mathématiques, aux questions de logiques mathématiques et en travaillant là dessus il s’est mis à construire une machine de ses mains. C’est une machine fondée sur des principes très logiques.
C’est une belle idée d’avoir un modèle de la pensée, un modèle du cerveau, le problème, c’est le glissement entre le modèle et la représentation. Théoriquement c’est l’organe qui doit se conformer au modèle, mais avoir un modèle auquel on confronte l’organe, c’est intéressant.
C’est le plus beau modèle qu’on avait, car c’est une machine qui pense.
Sur le plan de la physique, les êtres vivants sont des machines. Avec une théorie physico-chimiste, nous sommes faits de molécules, nous sommes des machines qui ont des propriétés particulières, elles se reproduisent, elles vieillissent, elles meurent, elles tombent amoureuses.
(...)
Les machines pensent, le problème est de savoir si la logique qui est à l’oeuvre dans la pensée animale, végétale est la même que celle qui est à l’Ïuvre dans les machines artificielles, artéfactuelles.
Qu’appelle-t -on pensée ?
Suivant les disciplines, le concept de pensée a des définitions qui sont différentes.
Pour un biologiste, pour moi, la pensée c’est le rapport entre le vivant et son milieu, un rapport adaptatif. Un rapport n’a pas de place, n’a pas de substance. Tout ce qui est vivant pense : les plantes, les bactéries...
Il y a différentes formes de pensée, car il y a différentes formes d’adaptation. Il y a cette forme innée toujours présente : la pensée génétique, les pensées que l’on apprend génétiquement et puis il y a cette forme d’adaptation par un niveau individuel, c’est l’individu qui s’adapte. C’est la grande distinction bergsonienne entre instinct et intelligence. Ce sont deux formes d’adaptation du vivant au monde.

Directeur de recherche au centre national de la recherche scientifique, dirige, à l’École normale supérieure, le Laboratoire de développement et évolution du système nerveux. Il a publié aux Presses universitaires de France 1988 Les stratégies de l’embryon, en 1990, Claude Bernard, la révolution physiologique. Aux Éditions Odile Jacob, il a publié La biologie dans le boudoir (1995), et Les anatomies de la pensée (1997).


Jean Lassègue - 06 01 00
Jean Lassègue est né à Paris en 1962. Agrégé de philosophie. Pensionnaire à la Maison Française d’Oxford. DEA de Sciences Cognitives. Docteur ès lettres (philosophie des sciences). Chargé de recherches au CNRS (Laboratoire LTM - Ecole Normale Supérieure, Paris). Après avoir écrit un certain nombre d’articles qui tentent de mettre au jour la cohérence des travaux de Turing, il a publié en 1998 un Turing où il fait le point sur ses recherches concernant la vie et l’oeuvre de Turing. Il poursuit aujourd’hui ses recherches sur les aspects symboliques présents dans la genèse des oeuvres scientifiques.
(...)
La grande idée de Turing est de réussir à maîtriser l’intégralité de sa pensée, c’est à dire que sa pensée doit être exprimable, justifiée dans un cadre théorique, abstrait. D’une part, cette maîtrise va le conduire à faire cette séparation radicale entre corps-esprit, à se donner les instruments logico-mathématiques pour rendre compte de la pensée dans son organisation. D’autre part, cette maîtrise de la pensée exige d’un point de vue philosophique que soit fondée cette séparation entre corps et pensée.
(...)
On ne peut pas expliquer les raisons d’un suicide.
Turing rencontre une voyante juste avant son suicide : la Reine Gitane, puis, il se taît, ne dit plus rien.
C’est comme une cassure de la parole.
Il ne s’exprime plus du tout, il part et on le retrouve mort.
Il y a ici quelque chose de très important dans le langage qui le soutenait jusque là et qui ne le soutient plus.
Il y a un terme qui a changé, quelque chose de nouveau dans son rapport à la langue naturelle.
Turing avait une attitude naïve par rapport à la langue naturelle, une langue qu’il considérait comme liée à l’affect et dont il pensait qu’on pouvait se passer si l’on parvenait à en faire le sacrifice.
On assiste à une espèce de retour de cette langue naturelle et de ce qu’elle charrie de corporel ; en elle-même, la Reine Gitane n’a aucune importance.
Après cette rencontre avec la Reine Gitane, il reste silencieux mais se met à écrire.
Les 5 dernières lettres de Turing sont des cartes postales qui me paraissent, du point de vue scientifique, inintelligibles : elles sont à peu près à la science ce que l’Apocalypse est à la poésie.
Penrose, qui est mathématicien et physicien et qui s’intéresse à l’intelligence artificielle, a cherché à comprendre ces cartes postales.
L’idée de Penrose est que les théorèmes d’impossibilité tels que celui développé par Turing dans son article de 1936 exigent un certain type de raisonnement mental qui ne relève pas du calculable ; donc il faut réussir à penser la pensée autrement que sous l’aspect du calculable.
C’est en ce sens que, pour Penrose, la pensée relève du matériel puisqu’il considère que la physique exige que soient élaborées des lois physiques qui prendraient en compte cette dimension du non-calculable. Mais ces lois restent à découvrir.
(...)
Jean-Gabriel Ganascia - 18 01 00
Jean-Baptiste Berthelin - 20 01 00
Françoise Balibar - 31 01 00
Françoise Collin - 10 02 00

Partition d'Histoire naturelle de l'esprit - Suite et fin - +

Jacques Mazeran, Jacque BonnafféNicolas Bigards, Jacques Bonnaffé, Jeanne BalibarLaurence Masliah, Yannis BarabanJean-François Peyret, Jacques MazeranJean-François PeyretJeanne Balibar, Alain ProchiantzJean-François Peyret