Présentation - +

Des chimères en automne ou l’Impromptu de Chaillot. Matériau-Darwin. Un spectacle intermittent.

Dans notre Traité des formes, l’impromptu de ce soir est comme une station Darwin, la première et peut-être pas la dernière, tant il est vrai que Charles ne se laisse pas approcher d’un seul coup. Après Ovide et ses Métamorphoses qui nous occupèrent le temps d’un spectacle, il nous parut opportun de tenter un approche théâtrale, et poétique, espérons-le, du naturaliste anglais. C’est encore un passionné de la métamorphose (la variabilité des espèces, qu’est-ce d’autre qu’un changement de forme ?), même s’il a pris moins de libertés avec les lois de la nature que le poète latin. Car la vocation de Darwin semble bien trouver son origine dans cette fascination pour les formes du vivant ; il n’y a qu’à voir son étonnement et son enthousisame devant la nature luxuriante lors de son fameux voyage à bord du Beagle  qui l’a fait devenir ce qu’il est. Tout procède chez lui de cette passion de voir ; c’est d’elle qu’est née une des plus grandes révolutions intellectuelles de l’époque moderne. La science comme théâtre, comme « lieu d’où l’on voit », cela ne pouvait nous laisser indifférent. Le théoricien, le spéculateur, dirait Charles, est d’abord quelqu’un qui sait regarder et qui va jusqu’au bout de ce qu’il voit. Et que rien n’arrête, aucun préjugé social, aucun dogme religieux. Qu’est-ce que penser par soi-même, qu’est-ce qu’aller jusqu’au bout de sa pensée ? Voilà encore des questions que pose l’aventure de Darwin. Un homme curieux : ce grand vexateur, comme Freud le dira de lui, qui a infligé une gifle cinglante à l’orgueil de l’homme en lui mettant sous le nez ses origines animales n’avait rien de faustien, rien non plus d’un Galilée. Il ne défie pas Dieu, il l’assassine par déduction, donc assez raisonnablement ; il ne flirte pas avec le Diable (il dit simplement que le Diable, c’est d’avoir un babouin pour ancêtre) ; il n’est pas aux prises avec l’Inquisition : dans son conflit avec les autorités réligieuses qui ne pouvaient pas voir d’un bon œil voir ainsi mise à mal la vérité littérale de la Bible, il envoie les copains au front, et reste à travailler dans son manoir de Down, au chaud avec Emma et la famille nombreuse, au milieu de ses collections et de ses bocaux de vers de terre dont les mœurs semblent l’intéresser davantage que celles des clergymen anglicans. Non, son véritable adversaire, celui qui resistera le plus à sa pensée, c’est son propre corps qui répond par la maladie aux risques de la pensée. Alan Turing, un personnage tutélaire de notre théâtre, disait que le corps donnait à l’esprit de quoi s’occuper. Darwin pourrait ajouter que l’esprit donne aussi au corps de quoi souffrir. Portrait du génie en homme malade, tout un programme.

Remerciements à Peter Sloterdijk qui nous a prêté quelques-unes de ses pensées et s’est prêté lui-même à nos petits jeux.

Générique / credits - +

Spectacle de Jean-François Peyret et Alain Prochiantz

Mise en scène Jean-François Peyret

Avec : Jacques Bonnaffé,
Lucie Valon,
Clément Victor

Assistante à la mise en scène : Stéphanie Cléau

Dramaturge : Anne Monfort

Scénographie : Nicky Rieti

Lumière : Bruno Goubert

Musique : Alexandros Markeas

Costumes : Thibault Fack

Internet : Agnès de Cayeux

Coproduction : compagnie tf2 - jean-françois peyret, Théâtre National de Chaillot.

Avec l'aide du Ministère de la Culture et de la Communication, de la DRAC île de France et le Conseil Général de la Seine Saint-Denis.

Théâtre national de Chaillot, du 20 novembre au 20 décembre 2003

 

Un livre est édité aux éditions Théâtre typographique : Trois Traité des passions par Jean-François Peyret.

Note d'intention de Jean-François Peyret - +

Play in progress

Un “playshop” (certains se souviendront peut-être des playshops précédents, Traité des passions 2 - Notes pour une pathétique et Turing-machine ces dernières années à la MC 93 de Bobigny), c'est un spectacle moins de contention qu'un spectacle en dur mais plus ludique (du moins nous l'espérons) qu'un workshop. Plus qu'offert au public comme un vrai spectacle, il est ouvert à lui ; c'est comme si on essayait de mettre le public dans la confidence du travail, “a play in progress”, en somme.

Ces Chimères jouent comme un intermède dans notre Traité des formes, entre La Génisse et le Pythagoricien où Ovide avait fait la rencontre d'un biologiste (TNS et Théâtre de Gennevilliers 2002) et l'épisode à venir (Théâtre National de Chaillot, saison 2004-2005), Darwinovide où se rencontreraient deux faiseurs de grandes fables, l'Ovide des Métamorphoses et Darwin l'auteur du dernier "grand récit" qui nous reste, celui de notre propre évolution. C'est dire que c'est un travail de frontaliers. Nous sommes en effet de plus en plus incertains de notre humanité, de notre identité humaine et d'humains ; les frontières qui nous distinguent des animaux et celle, plus inquiétante encore qui peut nous distinguer de nous-mêmes, nous paraissent de plus en plus floues. Tout est affaire de regard (c'est en cela que le théâtre y est intéressé) ; tout se passe comme si, à force d’observer les bêtes, certains hommes s'animalisaient (on peut même attendre pas mal de ce devenir-animal, antidote à la bestialité humaine), tout se passe comme si les animaux, à force d’être regardés par nous, faisaient effort pour s'hominiser un peu. Deux textes “mythiques”, c'est le mot, pour nous permettre de donner à voir sur un théâtre quelques pièces de ce dossier : l'extraordinaire étude de Darwin sur le ver de terre, La Formation de la terre végétale par l'action des vers, où le père de l'évolution scrute les habitudes de ces petites bêtes pour montrer quelle part elles jouent dans l'histoire universelle, et d'un autre caîté Le Rapport pour une académie de Kafka où le singe explique comment il est devenu homme. Si l'on songe que le contexte actuel (voir comment on rêve de trafiquer l'espèce ou de fabriquer des machines qui nous dépassent) dans lequel ces petits mythes peuvent être entendus, on se doute que cet essai de théâtre devra être mis au compte des nombreux exercices préparatoires à notre post-humanité. Humains, encore un effort pour être des bêtes, encore un effort pour être des machines.

Jean-François Peyret

Partition Des Chimères en automne - +