Présentation - +

Il est de plus en plus difficile de naître. Le pouvoir médical ou nos frileux législateurs claironnent que l’aide technique à la procréation doit se cantonner à réparer des défauts de la nature : l’infertilité comme pathologie. D’autres, un peu téméraires, vont plus loin et partagent l’euphorie de Freud considérant qu’élever « l’acte de la procréation au rang d’une action volontaire et intentionnelle » serait un des plus grands triomphes de l’humanité et achèverait le vœu cartésien de domination et de maîtrise de la nature.
A voir le désarroi dans lequel nous plonge l’intrusion de la technique dans la reproduction, une des dernières aires de jeu où la nature était souveraine, à prendre, si possible, la mesure du trouble dans la filiation qu’elle provoque, on sent que l’heure est grave. Est-ce l’heure du crime ? Du crime contre l’espèce humaine que nous venons d’inscrire dans notre droit. Ou bien l’humanité poursuit-elle son devenir artificiel auquel les conneries d’Epiméthée l’ont condamnée et joue sa survie et sa suprématie dans la lutte des espèces (c’est ça la nature) et sauve sa peau ? Allez décider. Impossible, direz-vous. Bien sûr : c’est pour cela que cette heure est tragique. Après tout ce n’est pas pour déplaire au théâtre qui a toujours eu le génie de faire du tragique un plaisir.

It is harder and harder to be born. Medical authorities or overcautious legislators declare that medically assisted procreation should confine itself to repairing nature’s defects – infertility as a pathology. Others choose, perhaps rashly, to share Freud’s euphoric belief that raising ‘the act of procreating children to the level of a deliberate and intentional activity’ would be one of humanity’s greatest triumphs, fulfilling the Cartesian desire to dominate and master nature.
Given the helpless confusion with which we face the intrusion of technology into reproduction, one of the few realms where nature still rules the game, given the as yet unmeasured disturbances it brings to filiation, the matter is urgent. Yet is it a criminal matter? Is it the crime against the human species which has just entered our laws? Or is humanity pursuing the artificial destiny to which Epimetheus’s stupidity condemned it, seeking its own survival and supremacy in the struggle between species (this, too, is nature), and thereby saving itself? An impossible question, you may say. But of course: that is why the matter is tragic. And after all, this can only please the theatre, which has always found pleasure in tragic matters.

Générique / credits - +

Spectacle de Jean-François Peyret et Alain Prochiantz
Mise en scène:  Jean-François Peyret

Avec : Jacques Bonnaffé,
Yvo Mentens,
Pascal Ternisien
et Anne-Laure Tondu

Scénographie : Nicky Rieti
Lumière : Bruno Goubert
Costumes : Chantal de la Coste-Messelière
Musique : Alexandros Markeas
Dispositif électro-acoustique : Thierry Coduys et Jérôme Tuncer
Assistanat à la mise en scène et dramaturgie : Julie Valero
Web : Agnès de Cayeux et Stéphanie Cléau
Stagiaire dramaturge : Clémence Bordier

Administration : Flora Vandenesch

Production Compagnie tf2 – 
jean-françois peyret (compagnie conventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication/ DRAC Île-de-France), La Colline – théâtre national, Le Centre national du cinéma et de l’image animée – DICRéAM, avec le soutien de la Fondation Agalma (Genève) et l’aide du théâtre Paris-Villette

Création à la Colline-Théâtre national du 17 novembre au 17 décembre 2011
Tournée : les 5 et 6 avril 2012 au  Théâtre de la Criée – Marseille,
les 24 et 25 avril 2012 au Théâtre de Caen.

Note d’intention de Jean-François Peyret - +

En avoir ou pas

Longtemps pour faire un enfant, il a suffi de la rencontre fortuite d’un spermatozoïde et d’un ovule dans un utérus. Ces deux-là profitaient de l’accouplement d’un homme et d’une femme, et l’affaire était dans le sac. On a bien essayé de mettre Dieu dans le coup, si j’ose dire, et de nous faire croire qu’en nous reproduisant, nous participions à l’œuvre créatrice de notre Seigneur. Mais c’était pour jeter un peu de brouillard mystique sur une opération naturelle mais, il est vrai, très mystérieuse. Voici pourtant que la chose se complique : nous avons lu récemment sur nos murs qu’il ne faut pas moins de 104 rapports sexuels pour espérer un heureux résultat, pendant qu’une étude démontrait que, rapporté aux milliards d’humains de la planète que ça intéresse encore, le nombre de coïts féconds représentait moins de 0,4% , autant dire peanuts.

Il est ainsi de plus en plus difficile de naître. Les raisons ? D’abord il y a quelque chose de pourri dans le sperme (surtout au Danemark, d’après les spécialistes) ; et puis les femmes tardent à se reproduire, distraites par leur course à la parité dans les entreprises, leur besoin de profiter de leurs belles années (qui s’en plaindrait ?), la difficulté de trouver des pères plausibles et matures, sans oublier la pollution, le réchauffement, les colorants probablement, l’énergie nucléaire et tout ce qui nous dénature insidieusement. Pour mettre un enfant en route (selon une étrange mais commune expression) et le mener à terme, une fois qu’on s’est muni d’un projet parental, il faut maintenant du monde : des gens dans des bureaux, une équipe technique, souvent un donneur ou une donneuse, et parfois un utérus de location (pas chez nous, rassurez-vous ; il faut prendre le Thalys). Donner la vie n’est plus un accident plus ou moins hasardeux : c’est toute une affaire, une affaire d’État chez nous, et ailleurs et tout près, une affaire tout court, un business. Allez naviguer sur Internet pour voir.

Le pouvoir médical ou nos frileux législateurs claironnent que cette aide technique à la procréation doit se cantonner à réparer des défauts de la nature ; ils parlent de l’infertilité comme d’une pathologie. D’autres, un peu téméraires, vont plus loin et partagent l’euphorie de Freud considérant qu’élever « l’acte de la procréation au rang d’une action volontaire et intentionnelle » serait un des plus grands triomphes de l’humanité et achèverait le vœu cartésien de domination et de maîtrise de la nature.

Mais à voir le désarroi dans lequel nous plonge l’intrusion de la technique dans la reproduction, une des dernières aires de jeu où la nature était souveraine, à prendre, si possible, la mesure du trouble dans la filiation qu’elle provoque, on sent que l’heure est grave. Est-ce l’heure du crime ? Du crime contre l’espèce humaine que nous venons d’inscrire dans notre droit. Ou bien l’humanité poursuit-elle son devenir artificiel auquel les conneries d’Epiméthée l’ont condamnée et joue sa survie et sa suprématie dans la lutte des espèces (c’est ça la nature) et sauve sa peau ? Allez décider. Impossible, direz-vous. Bien sûr : c’est pour cela que cette heure est tragique. Après tout ce n’est pas pour déplaire au théâtre qui a toujours eu le génie de faire du tragique un plaisir. Amusons-nous pendant que le pape et notre législateur ont le dos tourné et promenons-nous dans les lois pendant que le Comité d’éthique n’y est pas.


Jean-François Peyret, octobre 2011

Séquences - +

Partition d'Ex Vivo / In VItro - +